DOSSIER : Génératon “look” !!

Publié: 29 janvier 2009 dans Interview Choc !

 

Vêtement, allure, langage… Rites incontournables, «trucs d’ado», qui peuvent tourner à l’obsession. Sont-ils le passage obligatoire vécu par les jeunes pour se faire accepter par les autres et pour le passage à l’âge adulte ?
En quoi l’apparence joue-t-elle pour l’intégration sociale ? Rencontre avec Jean Claude Barrette, sociologue.

Globules : est-ce qu’avoir un «look» (vêtements, style, allure globale…) c’est avoir une personnalité ?
Jean Claude Barrette : la réponse est non. En sociologie, l’individu développe son comportement en fonction d’une ressemblance à l’autre. La notion de personnalité est une notion psychologique. La personnalité originale est rare ou alors ce serait une définition proche de la folie, car ne tenant pas compte des contraintes sociales ! Dans nos sociétés, l’apparence et l’aspect extérieur de l’individu sont de vrais problèmes pour l’intégration. Selon le travail auquel vous prétendez, il y a des critères à respecter. On voit certains jeunes multiplier les signes comme les piercings, les tatouages, la coiffure, les vêtements… et aussi le langage et les attitudes corporelles qui vont rendre leur intégration difficile. Si vous vous présentez, à une embauche, tatoué avec la moitié du crâne rasé, sauf si vous allez travailler chez un tatoueur, cela ne peut pas marcher ! Vous allez créer chez les gens des réflexes de méfiance.
Globules : un style peut être utilisé comme une carapace pour se cacher ?
Jean Claude Barrette : l’individu se construit en fonction d’évènements et de rôles sociaux. On va tous chercher à imiter et nous sommes des acteurs en représentation. On joue et on le fait en fonction d’un statut précis. À l’adolescence, on se construit par imitation. On cherche à ressembler à un sportif, à une vedette… Les médias vont utiliser ces images. On se dit qu’on est très original, mais la réalité est autre parce qu’on va le plus souvent rechercher le plus grand conformisme.
Globules : le look permet-il de se différencier des autres ?
Jean Claude Barrette : c’est un point fondamental. Non seulement la recherche de son «look» permet de se différencier, mais le look est un outil. Pour Bourdieu (sociologue) : «l’homme se classe en s’appropriant des objets déjà classés». Regardez les voitures : ce sont des signes qui fonctionnent avec une hiérarchie bien précise. Dans ces objets, il y a un «look» et on peut vouloir s’approprier les signes des autres classes sociales.
Globules : l’habit ne fait pas le moine…
Jean Claude Barrette : l’habit fait le moine, s’il sait parler latin. Mais s’il a l’habit et qu’il n’a pas le langage qui va avec, il y aura tout de suite un problème… Tout cela est très important à savoir dans la recherche d’emploi…
Globules : le langage, le style «racaille»… est-ce pour se faire accepter dans un groupe ?
Jean Claude Barrette : Le «look», c’est à la fois le corps et le vêtement, la manière dont on bouge… et c’est aussi la façon de regarder et de parler. Et toutes ces attitudes sont des langages. Parmi ces langages, certains sont excluant et d’autres incluant. Et un certain langage, celui qui nous est transmis par l’école, va permettre l’intégration sociale.

Globules : est-ce que le look, l’apparence que l’on se donne correspond toujours à ce que l’on a à l’intérieur de soi ?

Jean Claude Barrette : Je ne crois pas qu’on ait une personnalité intérieure. C’est un vrai problème. J’existe en autant de personnalités que de personnes qui me perçoivent. Si on s’imagine avoir une personnalité, on va vouloir y rester fidèle, et on n’évolue pas. Certains, pour rester fidèles à eux-mêmes sont restés bloqués en gardant le look d’une certaine époque. Je dirais que la sagesse commence par la destruction du «Moi». Regardez celui qui vous dit : «je me moque de mon aspect extérieur» et qui ne se sent plus lui-même s’il se fait couper les cheveux ! Si son individualité est dans ses cheveux, alors c’est le grand vide ! Et c’est pareil pour ceux qui ne se sentent pas eux-mêmes sans leur casquette.

Globules : le «look» des jeunes… est-il un choix ou une obligation ?

Jean Claude Barrette : c’est une obligation que l’on vit (Bourdieu, «L’illusion biographique») comme un choix. Il y a beaucoup de jeunes qui vivent des situations extrêmes parce qu’ils sont différents des modèles existants… Aujourd’hui les modèles pour les filles sont des corps sveltes aux formes marquées et pour les garçons, des sportifs de haut niveau. Alors, si vous n’êtes pas comme les autres, vous aurez des sanctions, des regards de la part des autres. Il y a aussi un aspect économique qui pose un vrai problème. On ne met pas des chaussures pour se chausser mais pour marquer à quel groupe on appartient. Il y a des jeunes qui vont vouloir avoir des vêtements de marque pour s’identifier à telle ou telle vedette et les revenus des parents ne le permettent pas. Si vous ne pouvez pas, on dira de vous que vous avez des difficultés ou que vous êtes pauvres. On croit que le phénomène est nouveau mais c’est très ancien. Les codes vestimentaires existaient au 19ème siècle, et différenciaient les classes sociales : les femmes du peuple étaient «en cheveux» alors que les bourgeoises se coiffaient et mettaient des chapeaux, les hommes du peuple portaient la casquette et les bourgeois des chapeaux. Aujourd’hui, selon votre casquette, on sait d’où vous venez, cela montre notre appartenance à une tribu… c’est notre plume d’Indien. L’homme a toujours eu besoin de marquer son appartenance.

Globules : est-ce que le look, l’apparence sont un mode de vie ?

Jean Claude Barrette : on peut choisir ses signes d’appartenance en sachant pourquoi, et on assume son «look». Cela peut être juste un phénomène d’imitation, sans en comprendre le sens. Au départ de certaines modes, il y a souvent quelqu’un qui a théorisé ce «look» – comme des musiciens chez les punks. Alors que si c’est un «look» qu’on adopte par imitation, on fait «comme l’autre» sans savoir pourquoi. En observant cela, on s’étonne de voir des personnes soutenir des groupes sexistes ou racistes, juste parce que ce sont des groupes à la mode, sans avoir regardé ou compris les paroles !
Globules : l’âge, la télé ont-ils leur importance ?
Jean Claude Barrette : à l’adolescence, on fonctionne par «essais/erreurs». Avec l’âge, on va se fixer sur des images. En général on recherche l’harmonie. Pour les adolescents, la contrainte est grande parce qu’ils appartiennent à des groupes sociaux où l’image sociale est forte et leur recherche est plus grande. Même si, aujourd’hui, les images sont brouillées, en général on s’habille différemment selon les âges de la vie. La télé est le reflet de ceux qui la regardent, c’est un miroir, elle n’influence pas, même si c’est ce qu’on essaye de nous faire croire. C’est un objet pour vendre des modèles à imiter et les médias cherchent des «leaders d’opinion». Ce qui n’est pas toujours négatif, regardez la petite main de «Touche pas à mon pote» : elle a rassemblé beaucoup de monde.

Globules : en quoi le «look» peut-il jouer sur le jugement de celui qui regarde ?

Jean Claude Barrette : le «look» influe celui qui regarde, c’est même le 1er élément du langage sur lequel va se caler la relation. Je dirai la perception plutôt que le jugement. Dans la communication avec quelqu’un, la première chose est l’aspect et cela va entraîner tout le reste. C’est par l’apparence qu’on va savoir si l’on est dans une bonne communication ou non. C’est une perception globale de la personne, un sentiment général qui comprend le vêtement, l’usage du corps, comment on évolue dans l’espace. Il existe des stages où on apprend à parler et une certaine gestuelle (Techniques de recherche d’emploi, TRE par exemple).

Globules : le «look» peut-il devenir une obsession ?

Jean Claude Barrette : certainement. Cela peut même devenir une contrainte abominable, à la limite du pathologique. Le mimétisme, quand on cherche à tout prix une ressemblance avec quelqu’un, peut mener à des régimes et à la chirurgie esthétique. Certains vivent un enfer parce que le modèle qu’ils ont choisi est hors d’atteinte.

Propos recueillis par Sarah Bouguine, Magalie Le Guern, Béatrice Lelièvre et Benjamin Mayapin – Gretep de l’estuaire Le Havre

© Globules n°56, Haute-Normandie avril 2004

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